Patti Smith, rockeuse et féministe hétérodoxe

Chapeau melon, phrasé écorché et frasques provocatrices : pour Patti Smith, il est primordial que les femmes s’expriment dans des univers habituellement réservés à l’un ou à l’autre sexe. Un mot d’ordre : brouiller les frontières.

Chanteuse, compositrice, musicienne, poète et photographe, Patti Smith a joué un rôle central dans l’émergence de la scène punk-rock des années 70. Son penchant pour l’expérimentation, son lyrisme tranchant et son attitude iconoclaste ont fait d’elle l’une des principales instigatrices du mouvement, bien avant qu’il n’acquière ses lettres de noblesse.

« Quand j'ai grandi au début des années 60, les filles étaient censées être des mères, des secrétaires, peut-être des coiffeuses. Même au début des années 70, quand j'ai commencé le rock, il n'y avait pas beaucoup de filles qui osaient jouer la carte de l'agressivité."

Excentrée et excentrique, la prêtresse du punk évolue à ses débuts dans un univers essentiellement masculin, gravitant autour de Janet Hamill, Allen Ginsberg, Bob Dylan et Robert Mapplethorpe. Deux ouvrages autobiographiques, « Just Kids » (2010) et « M Train » (2015), documentent avec une sincérité touchante cette période charnière de sa vie, et la mentalité, tout à la fois mélancolique et affamée, de l’artiste. Considérée comme une icône féministe, Patti Smith n’a cependant jamais pris part aux mouvements de libération des femmes, ne s’exprimant qu’à de rares occasions en faveur de l’égalité des sexes. Si de nombreuses compositrices et interprètes l’ont précédée – à l’instar de Nina Simone ou Joan Baez – elle demeure pourtant l’une des seules femmes à avoir créé et donné son nom à un groupe presque exclusivement masculin.

Comment expliquer, dès lors, cette méfiance à l’endroit des cercles dits féministes, et son ostensible aversion pour la formule « femme artiste » ? Elle confiait encore récemment, dans un article pour Telegraph, son scepticisme à l’égard de « toutes les grammaires de la différence » : « La plupart des femmes écrivains ne m’intéressent pas parce qu’elles sont obsédées par le fait d’être une femme, d’être juive, d’être quelqu’un d’autre », a-t-elle déclaré. « Plutôt que de simplement être, de simplement jaillir, de simplement créer. Ces femmes sont tellement prises dans cet héritage qu’elles ne peuvent jamais prétendre à une réelle émancipation. » 

« L'un de mes objectifs était de créer un espace pour les femmes, mais j'espérais aussi que nous n'aurions pas à nous étiqueter comme " artistes féminines " ».

Elle avance que l’idée d’une spécificité féminine est justement ce à l’intérieur de quoi les hommes ont toujours voulu emprisonner les femmes, au plus grand profit du masculin : « Pour moi, j’étais une artiste, un point c’est tout ! » s’exclame-t-elle. Mais c’est surtout l’expérience de la pauvreté qu’elle met en avant pour justifier sa défiance vis-à-vis des thèses du NOW. Après avoir été astreinte aux cadences infernales de la machine – en travaillant, dès 17 ans, à l’usine – les anathèmes féministes lui donnaient plus à rire qu’à se révolter.

Dans le même entretien pour Telegraph, elle souligne ainsi : « En termes d’égalité, je suis plus préoccupée, honnêtement, par l’écart entre les gens qui ont de l’eau et de la nourriture, et tous les autres qui meurent de faim dans le monde entier. Je ne m’inquiète pas de savoir si le punk-rock est ou non une musique égalitaire. C’est un combat que chaque musicien et chaque musicienne peut mener seul(e). J’ai de la sympathie pour les mères qui ne peuvent pas nourrir leurs enfants. » 

En outre, son androgynie appelle, à ses yeux, à une prise de conscience et à un réagencement de toutes les catégories oppositionnelles. Or, pour cette Méphistophélès aux nattes argentées, la musique incarne précisément cet espace d’abréaction permettant de transcender les différences, et de se soustraire aux normes établies : « J’ai toujours pensé que j’étais – au moins artistiquement – au-delà du genre », souffle-t-elle.

Perturbant esthétiques, mœurs et tendances, l’artiste de 75 ans s’est toujours attachée à enjamber les limites du cadre – qu’il soit sexuel, artistique ou social. C’est cette irrévérence et cette insubordination qui ont, non seulement, donné du relief à sa musique, mais qui ont également contribué à faire d’elle une artiste révolutionnaire.