De Central Park à l’Hippodrome d’Auteuil, Simon & Garfunkel

19 septembre 1981, 18h. Une foule exaltée afflue à l’entrée de Central Park, se pressant pour assister à l’un des concerts les plus attendus de l’année : celui de Simon & Garfunkel, duo rock-folk phare des 60’s. Après plus de dix ans de séparation, les deux new-yorkais livrent lors de cette soirée une prestation envoûtante, enregistrée devant plus d’un demi-million de personnes, et diffusée par la suite sur des chaînes de télévision du monde entier. Retour sur cette épiphanie à ciel ouvert, qui a donné naissance à un 33 tours extatique, certifié en l’espace de deux mois double album de platine.

Genèse d’une carrière florissante
Art Garfunkel et Paul Simon apparaissent pour la première fois sur scène en 1957, sous le nom de Tom & Jerry. Alors âgés de 15 ans, les deux adolescents sortent la même année leur premier single, « Hey Schoolgirl ». Si le tube peine à se distinguer des reprises de Doo-wop et des Everly Brothers, il se vend toutefois à plus de 100 000 copies, de quoi conforter le binôme dans sa vocation naissante. Mais accusant de multiples déconvenues dans le milieu de l’industrie musicale, le groupe décide de se séparer pour la première fois au sortir du lycée. Simon fréquente alors assidûment les bancs du Queens College, avant de trouver un job dans l’édition musicale, tandis que Garfunkel se consacre à l’apprentissage des mathématiques. Au début des années 1960, les deux comparses se réunissent à nouveau, et sortent peu de temps après leur premier album, « Wednesday Morning, 3 A.M ». Décrit par Simon et Garfunkel comme un « pastiche inconscient des Everly, avec des éléments de folk-pop et d’ésotérisme », il passe presque inaperçu à l’époque. Ce n’est qu’après la diffusion, sur les ondes américaines, d’une seconde version de « The Sound of Silence », que les deux géants de la folk se hissent au rang de stars planétaires. Après 1965, trois autres albums communs se succèdent, à commencer par « Parsley, Sage, Rosemary and Thyme » en 1966, « Bookends » en 1968, puis « Bridge Over Troubled Water » en 1970. Tous ont un succès retentissant, parachevant la popularité d’un duo devenu légendaire.

Les premiers accrocs
Seule ombre au tableau : l’animosité grandissante entre les deux artistes. Après « Bridge Over Troubled Water », le bruit d’une nouvelle séparation du groupe se répand dans les rues de New York. Quelques mois après, le divorce du binôme originaire du Queens est consommé. Simon et Garfunkel poursuivent alors des carrières solos, dans la musique et le cinéma. Revenant il y a quelques années sur cette rupture, Garfunkel confiait au New York Times : « Au moment de notre séparation en 70, je venais de me marier. Ce coup d’arrêt a impliqué que j’enseigne aussitôt les mathématiques dans le Connecticut où je m’étais installé. C’était une étape folle de ma vie. Étrange. Au sommet de la gloire après « Bridge Over Troubled Water » et, du jour au lendemain, plus rien. Quitter Simon & Garfunkel a été dur, à plus forte raison quand vous vous retrouvez ensuite prof de maths avec des élèves qui s’intéressaient plus à Simon & Garfunkel et aux Beatles qu’aux mathématiques. » Bien que la carrière musicale solo de Simon ait été couronnée de succès – avec des titres restés dans les annales tels que « Kodachrome », « Loves Me Like A Rock » et « 50 Ways to Leave Your Lover » – les deux hommes se sont cependant retrouvés de manière éphémère à l’occasion de quelques concerts sporadiques.

Un concert qui fait date : Simon & Garfunkel in Central Park
Le 19 septembre 1981, Simon et Garfunkel se réunissent sur la scène de Central Park, avec pour ambition de lever des fonds destinés à la restauration du « green lung » de la ville, tombant alors en totale décrépitude. Convié à l’événement par Ed Koch – à l’époque maire de New York – l’ancien duo se rabiboche le temps d’une soirée pour offrir aux habitants de la city un concert d’une rare intensité. Foncièrement attachés à leur ville d’origine, les deux artistes livrent une prestation aussi puissante qu’évanescente, louvoyant entre classiques du duo (« Mrs. Robinson », « The Late Great Johnny Ace ») et créations solos (« Crazy After All These Years », « Late in the Evening »). Face à ce setlist de rêve, une foule en délire de 500 000 personnes danse au rythme des licks de Steve Gadd et des accords de Dave Tofani. Quelques-uns s’époumonent à reprendre les airs placides de Garfunkel, et tous ressortent transis de ce show mémorable. Comme ultimes témoins de cette soirée grandiose, un enregistrement sonore et un film réalisés le même jour. Après avoir collecté 51 000 dollars au profit de Central Park, la version live de « The Concert in Central Park » connaît un immense succès, dès sa sortie le 16 février 1982. Parvenant à recréer une véritable ambiance de concert, l’album est vendu à 2 millions de copies aux États-Unis, et 1,3 million en France. Quelques jours après son arrivée dans les bacs européens, Antenne 2 – ancêtre de France 2 – diffuse le live du concert lors d’une émission spéciale consacrée au duo new-yorkais. Cette dernière atteint des records d’audience.

Simon et Garfunkel à l’Hippodrome d’Auteuil
L’album fut un tel succès que le duo décida de se réunir l’année suivante pour une tournée mondiale. Quelques mois auparavant, le manager de Simon & Garfunkel avait soufflé à Albert Koski : « J’aimerais que ce soit toi qui fasses la tournée en France, on voudrait faire Paris et Nice. » Quelque peu sceptique, le producteur lui avait répondu : « Avec plaisir, mais vous venez de faire Central Park avec 500 000 personnes ! Ça va passer à la télé partout dans le monde, tu ne penses pas que ça va foutre le concert en l’air ? » Le manager avait alors surenchéri : « Tu vas voir, ça va être encore mieux. » Ce dernier ne s’y trompa pas, et tous les billets furent vendus en dix jours.